Le Vieux-Port de Marseille

Un port historique au cœur de la cité

Au XVIIIe siècle, sous le règne de Louis XVI, le Vieux-Port se trouve à l’apogée de son activité. De grands navires s’alignent le long des quais, d’autres croisent entre le château d’If et le fort Saint-Jean. Les quais sont encombrés de marchandises variées : tonneaux de vins de Bandol, de Provence ou du Comtat Venaissin, fûts d’huile d’olive provenant des Baux ou du haut pays, poteries d’Aubagne, ballots de laine venus des Alpes, soieries d’Orient, fruits lointains et bois précieux d’Afrique. La chaleur de juin accentue les odeurs de poisson, de fruits, d’épices, de crottin de cheval, mêlées aux senteurs de thym et de lavande.

Autour du bassin se déploie un petit peuple entièrement tourné vers le port. Hommes de peine, portefaix, charretiers, ouvriers charpentiers, marins en maraude, pêcheurs de girelles ou de poulpes, marchandes de poisson et enfants chipeurs d’oranges animent les quais. Les bonnets rouges des bagnards de l’arsenal des galères rappellent la présence du bagne. Dans le même décor circulent aussi belles dames en habits dorés, gentilshommes à perruques et à épées, commis de négoce et ecclésiastiques à larges chapeaux, qui fréquentent comptoirs et maisons de commerce.

La Canebière prolonge cette activité vers l’intérieur de la ville. Entrepôts, remises, écuries, tavernes, maisons à lanternes rouges et églises s’y succèdent. Dans ce quartier, les langues se mélangent en permanence. Le provençal, le sicilien, le grec, l’arabe, le catalan ou d’autres idiomes méditerranéens se croisent dans les échanges commerciaux et la vie quotidienne. Le Vieux-Port concentre ainsi la dimension cosmopolite de Marseille, déjà ouverte sur un vaste espace maritime.

Un site naturel stratégique façonné par les siècles

Le Vieux-Port occupe l’anse du Lacydon, bassin naturellement abrité et alimenté par une eau de source. La ville s’est d’abord développée sur la rive nord, drapée par les collines de Saint-Laurent, des Moulins et des Carmes. Les îles de Pomègues et Ratonneau forment une barrière naturelle qui protège la rade. De l’Antiquité à l’époque médiévale, la ville grecque de Massalia, la ville romaine de Massilia puis la ville de Masiho utilisent ce port comme point d’ancrage principal pour le commerce et les liaisons maritimes.

Au XVIIe siècle, Louis XIV décide d’agrandir l’îlot urbain vers la rive sud. Deux forts contrôlent alors l’entrée du bassin : le fort Saint-Nicolas au sud et le fort Saint-Jean au nord. Ces ouvrages défensifs, emblèmes du pouvoir royal, ont pour fonction de surveiller l’accès au port mais aussi de tenir en respect une population marseillaise souvent rétive à l’autorité. Plus tard, au début du XXe siècle, le paysage est marqué par le pont Transbordeur, ouvrage métallique reliant les deux rives au-dessus de l’entrée du port. Mis en service en 1905, il devient une silhouette emblématique avant d’être détruit après les explosions de 1944.

Du port de commerce au port de plaisance

Au fil des décennies, le rôle du Vieux-Port évolue. Longtemps dédié au grand commerce maritime, il cède progressivement cette fonction aux installations portuaires plus récentes, situées à l’ouest de la ville. Le bassin historique se transforme alors en port de plaisance. Il devient le cœur d’un complexe nautique qui compte aujourd’hui plusieurs milliers de postes d’amarrage. De nombreux clubs et sociétés nautiques, dont certains existent depuis plus d’un siècle, s’installent sur ses rives et organisent régates, entraînements et activités de voile légère.

Le Vieux-Port constitue désormais un vaste espace public, encadré par les quais, les terrasses et les équipements culturels. L’Hôtel de Ville, ancienne Maison de Ville construite au XVIIe siècle pour symboliser le rôle politique de la cité, occupe une place centrale. Son pavillon, attribué notamment à Pierre Puget, illustre l’architecture baroque marseillaise. En contrebas, l’aménagement contemporain de la place Villeneuve-Bargemon et de ses espaces souterrains relie les fonctions administratives et culturelles au bassin historique.

Fort Saint-Jean, mémoire militaire et patrimoniale

À l’entrée du port, le fort Saint-Jean domine le bassin comme une vigie. Son origine remonte aux croisades. Le site est cédé aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui y établissent une commanderie, un hôpital, un palais du commandeur et une église, achevés au XIVe siècle. À l’époque moderne, le fort participe au dispositif de défense du port. Une chaîne tendue entre la tour Saint-Nicolas, sur la rive opposée, et une tour du côté de Saint-Jean permettait de contrôler physiquement l’entrée des navires.

Au XVe siècle, le roi René fait construire une nouvelle tour carrée pour renforcer la défense de la passe. Plus tard, les armateurs marseillais ajoutent une tour de vigie circulaire, la tour du Fanal, visible à grande distance depuis la mer et utilisée pour guider les navires de commerce. Au XVIIe siècle, Vauban améliore encore les installations en creusant un fossé qui isole le fort du promontoire. L’édifice devient aussi symbole de la puissance de l’État, au prix de la destruction d’anciennes maisons du quartier Saint-Jean et de vestiges antiques aujourd’hui enfouis sous d’épaisses couches de remblais.

Le fort connaît d’autres usages au fil du temps. Transformé en prison à la fin du XVIIIe siècle, il est le théâtre d’épisodes violents, comme le massacre de détenus jacobins en 1795. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des munitions y sont stockées. Leur explosion en 1944 provoque d’importantes destructions. Restauré et intégré à un vaste projet culturel, le fort Saint-Jean accueille désormais des espaces de promenade et des parcours muséographiques reliés au musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.

La galéjade de la sardine qui aurait bouché le port

La légende de la sardine qui aurait bouché le Vieux-Port trouve son origine dans un épisode bien réel de la fin du XVIIIe siècle. En 1779, des prisonniers français, libérés en vertu d’accords conclus avec l’Angleterre en pleine guerre, embarquent à bord de la frégate la Sartine, ainsi nommée en hommage au ministre de la Marine de Louis XVI. Le navire navigue sous pavillon d’entente, censé le protéger de toute attaque. Pourtant, au large du cap Saint-Vincent, une frégate anglaise l’engage au combat. Malgré le pavillon de neutralité, la Sartine est touchée, son commandant meurt et le bâtiment se trouve gravement endommagé.

Le navire atteint la rade de Marseille le 17 mai 1780, mais s’échoue dans la passe d’entrée du port. La frégate bloque alors la circulation maritime. Les habitants commentent l’événement, exagèrent les détails, tournent en dérision les marins et colportent l’histoire dans toute la région. La formule « le de Sartine a bouché le port » circule rapidement. Par déformation, le nom du navire se transforme en « sardine ». La galéjade naît ainsi, et l’expression « la sardine a bouché le port de Marseille » devient un symbole de l’art marseillais de l’exagération.

Derrière cette plaisanterie se cache pourtant un épisode sérieux. L’échouement de la frégate ralentit l’activité, perturbe le commerce et provoque inquiétudes et tensions dans la ville. Le souvenir de cette situation réelle se mêle peu à peu au goût pour les histoires amplifiées, jusqu’à se transformer en anecdote célèbre, souvent citée pour évoquer la verve et l’imagination des conteurs marseillais. Dans la mémoire locale, le Vieux-Port reste ainsi lié à la fois aux réalités économiques du trafic maritime et à l’univers des légendes populaires.